
LA MATIERE CONFONDUE
N’en déplaise aux chantres du nihilisme et de l’informe, l’art de Lucien Ruimy est un art humaniste et lyrique. Sa volonté de figurer le monde qui l’entoure s’exprime dans la délectation expressive de la trituration de la matière ; sa pratique picturale revendique en effet les vertus d’une gestualité où les empâtements et les grattages définissent les contours de formes plus ou moins prévisibles. Faut-il alors comprendre que Lucien Ruimy se consacre dorénavant à la représentation du réel ?
Le problème ne se pose pas dans ces termes ; le peintre a bien, depuis quelque temps, renoué avec une certaine figuration mais, guidé par sa quête de l’essence humaine, il opère une forme de stylisation qui le ramène bien souvent aux frontières de l’abstraction.
D’ailleurs, le plasticien use davantage de la juxtaposition et des séries que de la continuité - aussi bien celle des contours que des thématiques - s’inscrivant ainsi dans une démarche de la rupture. Rupture avec les référents et avec l’histoire de son propre rapport à la peinture.
L’univers du peintre ne sombre pourtant jamais dans le chaos ; l’image identifiable de l’homme demeure, inaliénable aux techniques et aux procédés expérimentés. Elle rappelle sans cesse aux spectateurs l’amour que Lucien Ruimy éprouve à l’égard de l’humanité, faisant ainsi sien l’adage de Cocteau : « Tout homme est un univers qui vaut d’être révélé ». Un personnage sourd de terre et c’est un espoir qui surgit, une victoire de la vie sur le néant.
En s’arrachant à la gangue - et le réseau de stratifications de l’acrylique sur la toile exprime mieux que tout cette avulsion -, les personnages qui peuplent le monde pictural de l’artiste s’affirment comme autant de raisons de croire que l’homme peut survivre à ses propres agressions, voire à ses propres crimes. Comme on le voit, l’inquiétude ne disparaît pas mais elle est magnifiée par la peinture.
Et si la peinture s’avère comme toujours un questionnement, elle témoigne aussi dans l’œuvre de la nécessité de proposer une réponse à l’angoisse inhérente à l’humanité et plus spécifiquement, ici, à l’angoisse du monde contemporain. Il ne faut alors pas s’étonner de l’implication de Lucien Ruimy dans la société d’aujourd’hui.
Amateur de voyages et de rencontres (l’artiste est également à l’origine d’une manifestation d’art contemporain importante, Puls’Art), Lucien Ruimy cultive l’échange comme mode de fonctionnement. En effet, s’il est infailliblement tourné vers ses racines méditerranéennes - et son affection pour le rouge et les tonalités chaudes est là pour nous en persuader - il porte aussi ses regards vers les cités modernes, les banlieues et les mégalopoles américaines.
Beyond Matter (US)
With all due respect to the apostles of nihilism and shapelessness, Lucien Ruimy’s art is a humanist and lyrical art. He depicts the world that surrounds him with an expressive delectation whose evidence is the way he triturates the very substances he uses.
As a matter of fact, his pictorial practice resorts to the effects of thickenings and scrapes that more or less define foreseeable shapes. Therefore, does one have to understand that from now on Lucien Ruimy is a figurative painter ? The issue must not be raised that way. If such has been the case for some time, the artist, led by his quest for human essence, gives a stylized representation which often takes him back to the frontier of abstract art. Besides, he makes use of more juxtaposition and series than continuity in his works, continuity in the outline or themes ; he is thus inscribed in a tradition of rupture.
Rupture with referents and with the history of his own relationship with painting.
Yet, the artist’s universe never sinks into chaos ; the identifiable picture of man remains, unalienable to the techniques and processes the artist experiments with. It relentlessly reminds the viewers of the love Lucien Ruimy feels for mankind, thus appropriating Cocteau’s adage : "Any man is a universe which is worth being revealed." A character rises from earth and hope suddenly appears, a victory of life over nothingness.
In forcing themselves out of the gangue -and the network of stratifications on the canvas very well expresses this avulsion-, the characters who people the pictorial world of the artist represent the diverse reasons to believe that man can survive his own aggression, his own crimes indeed. Thus anxiety does not disappear but is magnified by the painting. And if the painting proves always to be a questioning, it also testifies to the need to suggest an answer to the anxiety inherent in mankind, and more specifically in the contemporary world.
Thus, one must not be surprised at Lucien Ruimy’s involvement in today’s society. The artist is the founder of an important international contemporary art festival, Puls’Art and as a person who likes traveling and meeting people, exchange and interaction are the way he lives his life.
As a matter of fact, if he is undoubtedly turned towards his Mediterranean roots -thus his love for red and warm colors- he is also deeply interested in modern cities, inner cities and American megalopolises. With Lucien Ruimy, the fact that contemporary art grows out of an authentic practice and an open social environment, is convincingly reiterated. Therefore, the refusal of an aestheticizing approach turns out to be productive and signifying. As French writer Paulhan liked to say, it becomes "the frame and very body of the painting". -
Claude GACHE.

La vie est une farce - 146 x 114 cm
Conversation 3 - 33 x 41 cm
Conversation - 54x65 cm
Avec lui, l’art contemporain nous répète donc une fois encore avec conviction qu’il surgit d’une pratique authentique et d’un environnement social ouvert. Le refus d’une démarche esthétisante se révèle ainsi chez Lucien Ruimy productif et signifiant, il
devient « l’armature et le corps même du tableau » comme Paulhan aimait à le dire.
Claude Gache